États-Unis — Les RS au service du complotisme
Publié le 04 mars 2026
écrit par
Pauline Ferrari et photographié par BPG
Quand on parle de fausses informations, de théories du complot et autres « vérités alternatives », un pays revient sans cesse à l’esprit : les États-Unis. Et pour cause, le complotisme s’est fait politique publique, accompagné par les médias traditionnels et les réseaux sociaux. Reportage connecté dans un territoire où complot rime avec réseaux.
Début 2025, j’ai dû faire un choix étrange, en tant que journaliste : choisir de rester ou de quitter X, anciennement Twitter. En effet, si le réseau social a été racheté par le milliardaire libertarien Elon Musk en 2022, son salut nazi à l’investiture de Donald Trump a provoqué un mouvement de migration de la plateforme par de nombreux intellectuels, journalistes et militants. Au fil des mois, l’algorithme de X est devenu un reflet des opinions de son propriétaire : propos racistes, transphobes, antisémites, mais surtout, une avalanche de fausses informations plus ou moins grossières.
Je suis restée sur X, sûrement par curiosité malsaine. Je m’amusais à consulter les déclarations des partisans de la terre plate, les photomontages grossiers concernant les effets du vaccin contre le Covid-19, et à lever les yeux au ciel à chaque déclaration de Donald Trump ou de son gouvernement. Mais je ne pouvais ignorer que mon fil d’actualité était de plus en plus rempli de soupçons, de doutes, de théories alambiquées sur la possibilité de conspirations ou d’un complot des élites.
En 2021, selon un sondage de l’ONG Public Religion Research Institute, 15 % des Américains estimaient que « les leviers du pouvoir [étaient] contrôlés par une cabale d’adorateurs de Satan pédophiles », soit l’un des piliers des théories de QAnon, une communauté d’extrême droite qui croit à un complot pédo-sataniste des élites gouvernementales. Les sondages de ce genre sont nombreux et renforcent l’idée qu’aux États-Unis, plus que partout ailleurs, les théories du complot sont une croyance comme une autre.
UNE CULTURE DU COMPLOT
Le terme même de théorie du complot a été défini en 1948 par le philosophe Karl Popper. Selon lui, c’est « l’idée selon laquelle l’explication d’un phénomène social consiste à découvrir les hommes ou les groupes qui ont intérêt à ce que ce phénomène se produise (il s’agit parfois d’un intérêt caché qui doit d’abord être révélé), et qui ont planifié et conspiré pour le provoquer ». Julien Giry, docteur en sciences politiques, se rapproche de cette définition. « Les travaux de recherche montrent que chacun d’entre nous peut être tenté de croire à un moment donné à une théorie alternative mettant en jeu l’idée d’un complot », explique-t-il. Pour autant, il le rappelle : le conspirationnisme n’est pas un phénomène nouveau, lié à Donald Trump ou aux réseaux sociaux. « Depuis la révolution américaine des années 1780, il y a une grande acceptabilité sociale de ces théories. Il y a l’idée que le pouvoir sera toujours mauvais, et qu’il va toujours conspirer contre le peuple. Le modèle étasunien est d’un très fort anti-étatisme ». Cet imaginaire du complot va structurer l’imaginaire politique américain, tant du côté des responsables politiques que des citoyens. « Au début du XXe siècle, que ce soit dans les journaux ou la littérature populaire, on retrouvait des histoires autour des Illuminatis », s’amuse Julien Giry. Signe que la théorie n’est pas si nouvelle.
Sur Reddit, une plateforme de microblogging, Trevor, une quarantaine d’années, dit vivre à Pittsburgh en Pennsylvanie. Il se présente comme un ancien adepte des théories du complot. « J’étais un partisan de la vérité autour du 11 septembre, je pensais que Bush était une marionnette de forces plus grandes, et j’insistais auprès de mon entourage de ne pas boire l’eau du robinet, bourrée de fluoride », se rappelle-t-il. Mais surtout, Trevor était persuadé qu’en 2012, le monde tel que nous le connaissions allait s’éteindre. « Je pensais que Nibiru (terme pour désigner une mystérieuse planète censée provoquer des catastrophes, ndlr) passerait par notre système solaire et que quelque chose allait changer le monde, comme le contact avec des aliens ou un changement cataclysmique… », abonde-t-il. À tel point que Trevor ne planifie pas sa vie après 2012, persuadé du changement à venir.
Sauf que cette année-là, rien ne se passe. Alors Trevor va à l’université, sans grande conviction, mais y apprend à faire ses recherches. « J’ai réalisé que je sélectionnais les informations qui m’arrangeaient, et que j’acceptais les conclusions des autres comme les fondamentalistes religieux que je passais tant de temps à moquer », développe-t-il. Il commence alors à faire le chemin arrière, à se déradicaliser. « En fait, j’étais en colère toute ma vie contre les riches qui détenaient la richesse au lieu de la redistribuer pour le bien collectif. Du coup je suis devenu un gauchiste hardcore », s’amuse-t-il. Cela fait désormais quelques années qu’il a quitté les rangs des complotistes, sans regret. « Je vois désormais les théories conspirationnistes comme une version moderne du fondamentalisme, utilisant la désinformation comme parole d’évangile. Je ne les hais pas, mais j’ai de la pitié car j’étais comme eux ».
COMPLOT OU ARME POLITIQUE ?
Se plonger dans l’Internet complotiste, c’est avant tout parler politique. Notamment depuis la réélection de Donald Trump, qui a nommé parmi ses alliés des pourfendeurs de thèses conspirationnistes. Résultat ? Une douzaine d’États ont présenté leur propre législation pour interdire « l’injection volontaire, la libération ou la dispersion de produits chimiques dans l’air » qui pourraient affecter « la température, la météo ou l’intensité des rayons du soleil ». Cette législation s’inspire directement de la théorie complotiste des chemtrails : les traînées blanches laissées par le passage des avions seraient en réalité des produits chimiques répandus sur la population par des entreprises ou des gouvernements. Tout aussi inquiétant, le secrétaire de Donald Trump à la Santé et aux Services sociaux, Robert F. Kennedy Jr, est un grand anti-vaccins, persuadé qu’ils causeraient l’autisme.
Pour Julien Giry, ce conspirationnisme qui s’instille au plus haut sommet de l’État n’est pas surprenant : il rappelle que les différentes politiques anticommunistes américaines des années 1920, ainsi que les années de MacCarthysme trente ans plus tard (aussi appelées « chasse aux sorcières »), démontraient un complotisme plus important de la part de l’État que de la population. Les fausses informations et autres rumeurs ayant pour but de détruire la réputation de l’adversaire ne datent pas de Twitter. Dans les années 1990 déjà, Bill et Hillary Clinton étaient la cible d’attaques par des militants conservateurs, qui relayaient l’idée selon laquelle ils étaient des pédophiles satanistes : théories qu’ils ont continué à prospérer, tandis que Hillary Clinton se présentait aux élections de 2016, où les rumeurs se sont doublées d’articles mensongers et de commentaires rageux sur Internet.
Sonia Dridi est arrivée aux États-Unis il y a dix ans, quelques mois avant les élections de 2016. Journaliste indépendante, elle travaille à Washington pour plusieurs médias. Seule journaliste française à être accréditée à la Maison-Blanche, elle a bien vu la place de plus en plus importante prise par les théories du complot dans la politique américaine. « Pendant la campagne de 2016, il y a eu la théorie du Pizzagate, qui disait qu’un réseau pédophile lié au parti démocrate était implanté dans une pizzeria de Washington, pas loin de chez moi. C’était une théorie ahurissante, mais une partie du camp conservateur y croyait », se rappelle-t-elle. D’autant que depuis cette théorie, une partie du camp républicain reste obsédée par la thématique du réseau pédophile et du trafic sexuel qui serait caché ou organisé par le camp démocrate. Sonia Dridi a même rencontré des électeurs républicains adeptes de ces théories, liées au mouvement QAnon.
Mais attention à ne pas tomber dans l’explication simpliste. « La variable complotiste, quand on parle d’élections par exemple, il faut la prendre avec des pincettes », ajoute Julien Giry. En effet, les parcours complotistes sont souvent individualisés, mais surtout dépolitisés. On caricature leur défiance comme illégitime et on recourt à beaucoup d’éléments issus de la psychologie pour expliquer leurs croyances. Selon Hunt Allcott et Matthew Gentzkow, deux chercheurs de Stanford qui ont étudié l’influence des réseaux sociaux dans le vote pour Donald Trump en 2016, rien ne permet d’affirmer que la désinformation présente sur les réseaux sociaux, ou l’exposition aux fakes news pro-Trump, aient permis de changer radicalement le vote de certains électeurs. Mais le climat sème le doute.
ÊTRE PARANOÏAQUE, MODE D‘EMPLOI
Le professeur en sciences cognitives à Columbia, Douglas Hofstadter, parle ainsi de « style paranoïaque » pour désigner cette longue histoire américaine de suspicion, qui se reconfigure à chaque nouvel événement. Comprenons : si les outils de diffusion du complotisme peuvent changer, son modèle structurel de propagation reste le même. Hunter, 63 ans, n’a d’ailleurs pas attendu d’être sur Facebook pour douter. Celui qui me dit vivre à la frontière canadienne se souvient d’avoir lu un livre sur l’assassinat de J. F. Kennedy dans les années 1980. « Tous ces mensonges et ces dissimulations dans le récit officiel et la couverture médiatique… Tout s’est accumulé et c’est comme ça que je me suis réveillé », m’explique-t-il sur Messenger.
Avec Hunter, je ne parle pas de théories du complot. Je parle de ce que les médias appellent des théories du complot, sans pour autant lui mentir sur mon métier de journaliste. Une ambivalence qu’il a l’air d’apprécier, puisqu’il me demande : « Pour Kennedy, tu ne trouves pas que tous ces éléments ne vont pas ensemble ? », après un long pavé d’éléments très spécifiques. J’esquive sa question. Sur un groupe Facebook sobrement intitulé « Conspiracy Theory », il poste régulièrement des vidéos traitant du « mensonge » autour de l’échange d’otages américains avec l’Iran, de l’influence de Big Pharma sur la santé de la population américaine, ou bien des manipulations de la candidate Kamala Harris.
Pourtant, au fil de mes conversations avec Hunter, il n’apparaît pas comme un illuminé ou un marginal. Il joue dans deux groupes de rock et adore passer du temps avec ses enfants et petits-enfants. Sur son profil Facebook, le jeune retraité aux cheveux longs s’affiche avec ses proches. « J’ai toujours eu le soupçon qu’on nous mentait, mais pas de preuves. Jusqu’à ce que je fasse mes propres recherches… », m’écrit-il. Il se méfie du gouvernement, mais aussi des médias, qu’il considère comme des « agences de l’État qui mettent en place de la propagande ».
Et les réseaux sociaux, alors ? « 90 % d’entre eux, c’est des mensonges et des idiots, comme dans la vraie vie ! J’adore les utiliser pour rester en contact avec mes amis et ma famille, partager ma musique… Mais je préfère la salle de répét à Facebook », écrit-il, suivi de plusieurs émojis qui pleurent de rire. Je lui demande alors ce que ce groupe, « Conspiracy Theory », lui apporte. À la suite de ce message, Hunter me laisse en « vu » pendant plusieurs jours.
LES EFFETS DU TECHNOFASCISME
Depuis les débuts d’Internet, face à la méfiance des médias traditionnels, les sphères complotistes ont trouvé dans les blogs, puis les réseaux sociaux, un terrain privilégié de diffusion de leurs idées. Exemple : depuis le rachat de Twitter par Elon Musk, les contenus liés à la mouvance conspirationniste d’extrême-droite QAnon se seraient multipliés et les hashtags de soutien envers QAnon sur X auraient augmenté de 1 000 % entre mai 2023 et mai 202401.
Trevor, lui, est rentré dans les théories du complot avant que les réseaux sociaux n’explosent, et les a « évitées aussi longtemps [qu’il a] pu ». En tant qu’ancien complotiste, il remarque à quel point Internet « donne encore plus de contenus qui confirment et justifient nos croyances. Au lieu de challenger nos points de vue, cela nourrit nos désillusions ». Selon lui, on aurait sous-estimé notre propension à être confortés dans nos propres croyances et préjugés. D’autant que sur Internet, les émotions sont des ressources précieuses pour les plateformes : elles permettent de capter l’attention des internautes, de les engager avec du contenu, et potentiellement de leur vendre des choses.
« Sauf qu’on n’a pas d’étude scientifique qui nous montre que depuis l’arrivée des réseaux, il y a une augmentation de la croyance conspirationniste », indique Julien Giry. Il préfère rester prudent tout en expliquant que les réseaux accélèrent et étendent la capacité de la diffusion de ces théories. En bref, on ne deviendrait pas complotiste « juste » en traînant sur les réseaux sociaux, mais on peut fréquenter les réseaux car on pense que les médias traditionnels sont à la solde du pouvoir…
TENTER DE TROUVER DU SENS, MÊME EN ABSURDIE
Après quelques jours de silence, Hunter est de retour sur Messenger. « Je suis probablement un homme différent sans mon téléphone », répond-il laconiquement. Car selon lui, l’outil avec lequel il pianote pour échanger, c’est « le meilleur outil pour la chute de notre société », et pour la « manipulation mentale ». Je dis à Hunter qu’il n’est pas à une contradiction près : il pense que c’est un outil de manipulation, même s’il poste sur des groupes complotistes ? « Je poste pour partager et répandre la vérité… Je suis sur une centaine de groupes pour défendre mes croyances », m’explique-t-il. Selon lui, c’est toujours mieux que les médias qui manipulent. « Vous ne pouvez pas me dire que le 6 janvier, par exemple, était une insurrection, et que tous les conservateurs avaient oublié leur arme ce jour-là ? ? », me demande-t-il, avec plein d’émojis perplexes. Sonia Dridi m’éclaire : « sur le 6 janvier, il y a eu des théories qui disaient que l’invasion du Capitole était un coup des antifas, qu’il n’y avait pas eu de violence du côté des pro-Trump ».
L’une des raisons qui peut expliquer la propagation rapide des théories du complot en ligne, selon Julien Giry, c’est aussi parce qu’Internet permet une structuration rapide de communautés autour d’une idée, ce qui donne lieu à des effets de loupe. On peut croire qu’on est nombreux à partager la même idée et que tout ce qui se passe en ligne se traduit automatiquement par des événements hors-ligne. « Il ne faut pas oublier que les réseaux sociaux charrient des utilisateurs radicaux, qui ont des stratégies de raid ou de retweets frénétiques », ajoute le chercheur. Mais les algorithmes devenant de plus en plus personnalisés, tout est propice à créer du complot ou de la désinformation. En 2025, l’ONG Media Matters montrait qu’interagir avec des podcasters conservateurs sur TikTok pouvait entraîner la prolifération de contenus conspirationnistes et misogynes en quelques heures de scroll.
LE FUTUR EST UN IMMENSE RETOUR EN ARRIÈRE
« Vous êtes les médias maintenant », avait lancé Elon Musk au soir de la réélection de Donald Trump, en parlant des réseaux sociaux. Leur force de frappe, tout comme les médias traditionnels, au service du pouvoir trumpiste, semble sans limite. « Les théories du complot sont devenues communes, elles font partie du débat public », juge Sonia Dridi depuis Washington. D’autant qu’une technologie est en train de changer la donne : l’intelligence artificielle générative. Le chatbot de X, Grok, donne des « informations » conformes aux convictions personnelles d’Elon Musk ; tandis que les études sur ChatGPT tendent à montrer que les IA génératives ne font que valider et renforcer les croyances des utilisateurs. Et les deep fakes, ces fausses vidéos générées par IA, sont au centre de tentatives d’ingérence étrangère, et de campagnes de désinformation.
Selon Julien Giry, le désengagement des grandes plateformes de la tech dans la lutte contre la désinformation depuis 2024 a un goût de retour en arrière. « On est face à des businessmen, où la désinformation correspond au jeu des algorithmes, de l’engagement et de la polarisation. Tout ce qui est bon pour le business marche avec les théories conspirationnistes, d’autant plus que celles-ci ont une acceptabilité sociale », estime-t-il. Au fil du temps, les théories du complot s’évaporent aussi vite qu’elles sont apparues. Pour le journaliste Dorian Lynskey, qui écrivait dans la revue technologique du MIT, « le but de ces théories, […] n’est pas de rechercher la vérité, mais de diffamer les adversaires politiques et de diaboliser les victimes ». Quitte à ne plus savoir distinguer le vrai du faux.
« ‹ Vous êtes les médias maintenant ›, avait lancé Elon Musk au soir de la réélection de Donald Trump, en parlant des réseaux sociaux. »
01 – Selon une étude de NewsGuard, une entreprise spécialisée dans l'analyse de la propagation et la désinformation.