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Marie Bergström : « La sexualité est aujourd‘hui très outillée et connectée »

Publié le 24 juin 2026
écrit par Léonard Desbrières et photographié par Léa Boeglin

C’est l’histoire d’une Suédoise venue faire ses études à Paris et qui, dans la ville de l’amour, de la séduction, de tous les stéréotypes aussi, s’est spécialisée dans un domaine bien précis de la sociologie. Disciple de Michel Bozon, pionnier des recherches sur la sexualité, Marie Bergström ausculte les pratiques de la jeune génération au prisme des nouvelles technologies. Avec sa thèse consacrée aux applications de rencontre, son premier livre Les nouvelles lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique (2019), et plus récemment l’ouvrage collectif qu’elle a supervisé, La sexualité qui vient. Jeunesse et relations intimes après #MeToo (2025), elle a façonné une nouvelle porte d’entrée vers l’intime. Émancipation des normes, consentement et intelligence artificielle : rencontre avec une chercheuse qui dessine les contours de la sexualité du futur.

Question (Q) — Comment le couple, l'amour et la sexualité sont-ils devenus vos sujets de prédilection ?

Marie Bergström (MB) — Je suis entrée dans ce champ d’étude par le prisme des nouvelles technologies qui sont, aujourd’hui, une porte d’entrée passionnante vers l’intime. J’ai consacré ma thèse de doctorat à l’usage des applications de rencontre avec l’objectif de comprendre les usages, les attentes et d’explorer comment ces nouvelles plateformes ont transformé en profondeur la sociabilité, l’amour et la sexualité.

Q — En France, les universitaires et les sociologues ont parfois la réputation d'être très, voire trop sérieux et de se focaliser sur des sujets comme le travail ou la famille. Trouvez-vous que la sexualité soit un champ d'étude suffisamment exploré ?

MB — Figurez-vous que la France est l’un des pays en Europe où la sexualité est la plus étudiée ! Dès les années 1990, de grandes enquêtes ont été conduites sur le sujet. Aujourd’hui, il y a de nombreux travaux publiés, notamment à partir d’études de l’Inserm, de l’ANRS, de l’Ined ou Santé publique France, qui permettent de cartographier les pratiques sexuelles. C’est finalement assez rare de voir un pays qui fédère autant de recherches sur cela.

Q — Votre dernier livre, La sexualité qui vient. Jeunesse et relations intimes après #MeToo, a la particularité de s'appuyer sur une longue enquête menée auprès des 18-29 ans. Qu'est-ce qui fait de cette tranche d'âge un sujet d'étude particulièrement intéressant ?

MB — Les nombreuses transformations qui ont eu lieu lors des deux dernières décennies sont particulièrement visibles au sein de la jeunesse d’aujourd’hui. Interroger ses pratiques, c’est interroger celles de l’ensemble de notre société future. Nous avons décidé de faire une étude différente des enquêtes précédentes, développées après l’épidémie de SIDA, qui étaient très centrées sur l’acte sexuel, notamment dans l’objectif d’évaluer les comportements à risque. C’est une perspective de santé publique. Notre enquête est davantage sociologique. Elle adopte une approche relationnelle qui consiste à aborder la sexualité par le prisme des relations. La question est de savoir quelles sont les relations sociales qui organisent la sexualité. Ou pour le dire plus simplement : avec qui fait-on du sexe ? Comment se connecte-t-on à l’autre ?

Q — On a l'impression d'entendre de nos jours beaucoup de jugements de valeur sur la sexualité des jeunes. On dit même tout et son contraire. Comment analysez-vous cela ?

MB — Ce n’est pas nouveau. Il est habituel de voir les anciennes générations s’interroger, s’inquiéter et commenter la sexualité de la génération qui suit. Mais la spécificité désormais, c’est la nature des inquiétudes. Pendant longtemps, on s’inquiétait de l’hypersexualisation des jeunes et notamment des jeunes filles. Les applications de rencontre qui favorisent l’idée selon laquelle on multiplie les coups d’un soir, sans envie d’engagement. Et dans le même temps, de manière tout à fait paradoxale, on a vu émerger la préoccupation d’une nouvelle génération « no sex », anxieuse, prude, ne sachant pas profiter de la vie. Je crois qu’il faut se défaire des grands fantasmes qui se sont emparés de la société vis-à-vis de la sexualité des jeunes. On essaie de lire leurs comportements avec des lunettes anciennes qui ne sont pas adaptées. Le vrai changement, c’est que les parcours intimes, amoureux et sexuels sont beaucoup plus complexes, beaucoup plus divers que par le passé.

Q — Qu'est-ce qui vous a surpris en recueillant les témoignages des 18-29 ans ?

MB — Je ne crois pas qu’on ait découvert des choses inattendues. Je dirais plutôt que certains changements ont pris une ampleur spectaculaire. Par exemple, l’augmentation significative des jeunes qui ne s’identifient plus à l’hétérosexualité, qui se disent gays, lesbiennes, bi ou pansexuels. Les minorités sexuelles ne sont plus si minoritaires. En 2023, 19 % des femmes de 18-29 ans se disaient autre chose qu’hétérosexuelles, et 8 % des hommes. Il y a de nouvelles manières de penser et de vivre la sexualité qui sont beaucoup moins figées. On la conçoit comme quelque chose d’évolutif, qui n’est plus binaire. Cette tendance va-t-elle s’accentuer ? Est-ce un effet de l’âge ou de la génération ? Il faudra suivre cela dans les années à venir.

Q — L'âge moyen de la première fois a reculé. Comment l'expliquer ?

MB — Déjà, soulignons qu’il s’agit seulement de quelques mois, c’est très léger. La crise sanitaire y est pour quelque chose, mais pas seulement. D’autres explications pourraient résider dans le fait que la sociabilité s’est transformée. La manière dont les jeunes se voient, traînent ensemble et se fréquentent a été impactée par le numérique. La santé mentale des jeunes s’est dégradée, et on sait que la détresse psychologique éloigne de l’autre. Enfin, les normes ont sans doute changé. La pression de la première fois n’est peut-être plus la même donc on peut se permettre d’attendre.

Q — Et en même temps, le nombre de partenaires sexuels a considérablement augmenté.

MB — Pour les femmes de 18-29 ans, il est passé de 4 à 8 en moyenne entre 2006 et 2023, de 8 à 12 pour les hommes. C’est une augmentation significative qui est due selon moi à l’alternance beaucoup plus fréquente entre périodes conjugales et non conjugales. Les périodes post-rupture sont souvent des moments d’activité sexuelle intense et de multiplication des partenaires. Bien aidées par les applications.

Q — Justement, comment impactent-elles la sexualité de la nouvelle génération ?

MB — Les 18-29 ans sont entrés dans la vie affective et sexuelle avec les applications. Ils sont habitués à ces plateformes. Si on parle de « dating fatigue » aujourd’hui, ce n’est pas pour moi une dynamique de rejet mais plutôt le signe d’une banalisation. Ça fait partie intégrante de la vie célibataire depuis longtemps, donc forcément l’excitation est retombée. Les applications ne se sont jamais substituées aux autres modes de rencontre, ni en France ni à l’étranger. En 2023, 20 % des histoires d’un soir des jeunes commencent sur une application, et 10 % des jeunes couples se forment grâce à ces applications.

« Les parcours intimes, amoureux et sexuels sont beaucoup plus complexes, beaucoup plus divers que par le passé. »

Q — La pornographie représente-t-elle un réel danger ?

MB — La diffusion des pratiques numériques rend plus accessibles les contenus pornographiques. La nouvelle génération, mais aussi les tranches plus âgées, ont une consommation en nette hausse, surtout les femmes. De nouveaux usages et autres contenus se sont développés. Pourtant, ce qui ressort de notre étude, c’est que le porno est loin d’être la première source d’information pour les jeunes. En première position, on retrouve les discussions avec les partenaires, cette idée qu’on apprend en faisant. Puis viennent les amis, les professionnels éducatifs et de santé, ensuite les médias qui ont pris une place centrale, les réseaux sociaux bien sûr, mais aussi les séries. Ce n’est qu’après qu’arrive la pornographie. Les jeunes relativisent donc le rôle de celle-ci comme source d’information sur la sexualité. Je pense qu’il faut y lire l’idée d’une mise en scène qui n’est pas conforme à la réalité. Oui, la pornographie mainstream diffuse des images sexistes, des jeux de domination très marqués qui peuvent formater les fantasmes, mais cela ne veut pas forcément dire que les jeunes reproduisent exactement ce qu’ils voient.

Q — Avec l'IA et l'irruption de la biométrie et de la génétique dans tous les outils technologiques, risque-t-on d'aller vers toujours plus d'homogamie ?

MB — Il y a déjà des entreprises qui cherchent à capitaliser sur cette tendance-là et qui promettent un matching biologique basé sur la génétique ou sur les phéromones. Ce sont bien évidemment des pratiques marketing. Elles capitalisent sur le concept d’âme sœur, sur l’idée qu’il existerait dans le monde quelqu’un de fait pour soi. Les applications ont bousculé les représentations de l’amour. Le hasard est mis au défi par leur fonctionnement. Elles ont à l’inverse renforcé l’idée de compatibilité. Comme si l’amour était une équation et que l’enjeu était de trouver la « bonne » personne.

Q — Comment sexe et amour s'imbriquent-ils au sein de la nouvelle génération ?

MB — La dissociation est croissante, notamment pour les femmes qui jusque récemment encore étaient assignées à une sexualité conjugale, voire matrimoniale. Il existe toujours une stigmatisation de la fille dite facile, mais il est de plus en plus normal pour une femme de vivre sa sexualité sans qu’il soit forcément question de couple ou d’amour. Au niveau des relations, on a assisté à un renversement. La sexualité arrive en premier et ensuite le couple devient, peut-être, une éventualité. Auparavant, le couple débutait à partir du moment où l’on couchait ensemble.

Q — Et qu'en est-il de la place des questionnements de genre dans la construction sexuelle de la jeune génération ?

MB — La population non binaire, c’est-à-dire les personnes qui ne se définissent ni femme ni homme, est très minoritaire : elle représente moins de 2 % des 18-29 ans en France en 2023. Néanmoins, la jeune génération se caractérise par une plus grande réflexivité sur les questions de genre, et de nombreuses personnes s’interrogent, par exemple, sur leur féminité ou leur masculinité. Enfin, notons qu’en matière de pratiques et d’attitudes sexuelles, on observe un rapprochement entre les sexes, et non pas une polarisation. C’est un résultat qui tranche avec les débats actuels sur le « gender gap », l’idée que les jeunes hommes et les jeunes femmes seraient de plus en plus différents.

Q — Le sexe est (et sera)-t-il donc plus politique qu'avant ?

MB — Oui, nous sommes toujours dans le moment #MeToo qui n’est pas seulement un mouvement de dénonciation des violences mais aussi, et tout particulièrement en France, un moment de politisation de la sexualité. Il exprime un renouveau du féminisme et a instauré un débat public sur l’hétérosexualité, les inégalités de genre, la masculinité, le plaisir, le désir et, bien sûr, le consentement.

Q — Et le consentement : quelle forme prendra-t-il à l'avenir ?

MB — Comme le montre la sociologue Rébecca Lévy-Guillain, ayant consacré sa thèse de doctorat sur cela, le consentement est passé en quelques années de concept juridique et philosophique un peu abstrait à terme utilisé par les gens pour parler de leur propre sexualité. De nombreuses personnes relisent aujourd’hui leur expérience passée avec un autre prisme. Les femmes mettent des mots sur des expériences de violences vécues, les hommes réfléchissent à leurs comportements. Le consentement est devenu un cadre normatif à travers lequel les gens se jugent et jugent les autres. Comme un étalon de mesure de la morale sexuelle contemporaine.

Q — La sexualité est devenue ces derniers mois un enjeu d'État puisque le gouvernement, inquiet par la baisse de natalité, a envoyé un courrier à tous les jeunes âgés de 29 ans pour sensibiliser au réarmement démographique.

MB — Dans ce débat, on insiste beaucoup sur les conditions économiques, l’incertitude et les inquiétudes de notre époque, pour expliquer la baisse de la natalité. Notre étude n’a pas creusé ce sujet, mais elle montre en revanche l’importance et la valeur donnée au couple. Je pense, personnellement, que de plus en plus de jeunes envisagent le couple comme une entité suffisante en soi. On peut faire famille à deux sans forcément avoir d’enfants. Ce qui apparaît beaucoup moins évident pour la génération précédente.

Q — À l'aune de toutes les études que vous avez menées, quel visage aura selon vous la sexualité du futur ?

MB — Notre étude montre que la jeune génération met au défi trois binarismes qui régissent notre sexualité. Le binarisme relationnel d’abord. On a longtemps opposé couple et sexualité sans lendemain, relation sérieuse et pas sérieuse. Aujourd’hui, on voit de plus en plus de relations sexuelles s’inscrire dans la durée, comme les fameux « sex friends ». Le deuxième binarisme, c’est celui qui oppose homo et hétérosexualité. La nouvelle génération s’identifie beaucoup plus comme bi et pansexuelle et remet davantage en cause l’idée d’une orientation sexuelle innée, stable. Le troisième binarisme, c’est le binarisme entre femmes et hommes. Les jeunes aujourd’hui croient beaucoup moins en une différence naturelle entre les sexes qu’il y a vingt ans. Et dans les faits, les pratiques et les attitudes sexuelles sont moins contrastées. Enfin, du point de vue technologique, la sexualité est aujourd’hui très outillée et connectée, entre la pornographie, les rencontres en ligne, et les échanges de nudes via smartphone. Nous n’avons pas interrogé la place de l’IA dans notre étude, mais je ne vois pas de raison de penser que l’IA n’y soit pas intégrée. Ça a déjà commencé avec des productions pornographiques personnalisées. Aussi, elle est certainement déjà utilisée par des jeunes qui cherchent des réponses à leurs questions de sexualité qu’ils n’oseraient jamais poser à un être humain. Cette évolution est déjà en cours, mais on ne peut que deviner encore les changements à long terme.

À retrouver dans ce numéro

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