Les animaux : vont-ils nous menacer ?
Publié le 21 octobre 2026
écrit par
Lila Meghraoua et illustré par Sophie Della Corte
Les humains d’un côté, la nature de l’autre… Cette scission où le vivant reste extérieur à nous et évolue dans un espace sauvage à observer, à éviter et aussi, à exploiter. Or, le changement climatique aidant, l’humain est désormais invité à repenser les conditions de sa vie avec les animaux, tout en devant composer avec la prolifération des zoonoses. De quoi cette bataille « humaine, non humaine » est-elle le nom ? Reportage sur fond de menace.
Printemps 2020. Le silence était assourdissant. Alors que les trois quarts de l’humanité ont consenti à se confiner, les frontières invisibles entre animaux et humains ont volé en éclats. Avec les rues désertées par le COVID, les animaux sont revenus en ville. Les dauphins ont pu s’ébattre tranquillement dans la lagune de Venise, tandis que les pumas, sangliers et paons se sont aventurés, respectivement dans les rues de Santiago (Chili), Barcelone et Madrid (Espagne). Dans le Pays de Galles, des chèvres sauvages ont pris possession des villages. Signe que la nature reprend ses droits ou symptôme d’un déséquilibre plus profond ? Dans le futur, serons-nous condamnés à une lutte de territoire permanente ? Autant de questions qui dissimulent un enjeu plus profond : celui de notre capacité à inventer une nouvelle diplomatie du vivant.
DES ANIMAUX DANS LA VILLE
Des siècles durant, nous avons repoussé la vie sauvage toujours plus loin au gré de l’étalement urbain. Mais aujourd’hui, entre la réduction de leurs habitats naturels et le changement climatique, la faune ne fuit plus et s’invite dans nos villes. Parfois même, elle s’oppose. Quand aux États-Unis, les coyotes font de plus en plus partie du paysage urbain, au large de l’Espagne, depuis 2020, des orques s’en prennent aux voiliers. « Le phénomène des animaux en ville n’est pas du tout récent, rappelle l’historien des sciences Patrick Matagne, éditeur, au sein du laboratoire LISAA01, de l’ouvrage collectif Animaux dans la ville (XIXe-XXIe siècle), datant de 2025. Au XIXe siècle, on observait déjà une présence très forte de l’animal dans la cité : animaux de travail, d’agrément, nuisibles… ». Mais au milieu de ce même XIXe siècle, l’essor de l’hygiénisme chasse durablement les animaux de nos rues. Au nom de l’organisation des villes, de l’habitat et de la lutte contre les épidémies, médecins et ingénieurs prennent le pouvoir. « C’est à cette époque que l’on a sorti des villes les abattoirs, assaini les quartiers populaires et aéré les espaces publics ». L’animal sauvage est alors devenu synonyme de « désordre, de saleté et de maladies » et la ville « un espace réservé aux humains et où la nature subsiste domestiquée. Le gazon est tondu, l’arbre en pot, le pigeon toléré à condition qu’il ne se reproduise pas trop ». Or, depuis quelques décennies, ce modèle est remis en cause. La faune sauvage revient, et pas seulement dans nos imaginaires. Renards, blaireaux, faucons pèlerins, cerfs et même sangliers… La liste des espèces qui ont (re)colonisé les espaces urbains et péri-urbains européens s’allonge. Ce phénomène s’explique d’abord par la recherche de nourriture. Au Japon, la raréfaction des ressources en forêt – glands et noix sauvages – à cause du changement climatique a poussé les ours à se rapprocher des villes. Plus proche de nous, à Aurillac dans le Cantal, un jeune chevreuil, perdu, s’est retrouvé coincé dans le sas d’un cabinet de notaire. De là à se poser la question de la cohabitation en rendant la ville plus clémente pour les animaux ? « On en est encore loin », déplore la géographe Carole Marin, chercheuse au sein du laboratoire Passages de l’université de Bordeaux. Elle est également l’autrice d’une thèse portant sur le sanglier urbain (Sauvage en ville : le sanglier bordelais). « Plus que de cohabitation – qui nécessiterait un cadre gestionnaire – il s’agit plutôt d’une coexistence, qui peut se révéler conflictuelle », soutient-elle. À commencer par le sanglier. Animal emblématique, proie prisée des chasseurs – « justement parce qu’il se défend », le sanglier incarne « le sauvage, par excellence, l’animal qu’on ne domestique pas ». Pourtant, il ne représente pas de danger, a priori. « Le sanglier est très nocturne, surtout quand il évolue à proximité des humains. Comme tout animal sauvage, s’il n’est pas menacé, il part, sauf s’il est acculé. Auquel cas, il peut charger ». Résultat, les élus craignent les accidents. « On manque de données pour évaluer objectivement les risques », poursuit Carole Marin.
VERS UNE VILLE EN SYMBIOSE AVEC LES ANIMAUX ?
Alors, comment expliquer que le sauvage ait si mauvaise presse ? « En théorie, commente Patrick Matagne, l’idée d’espèces nuisibles a été expurgée [à la suite d’un texte réglementaire émis le 03 juillet 2019, ndlr]. Mais elle persiste dans les pratiques et les esprits ». Le sanglier illustre bien cette tension. Alors qu’il est considéré comme un animal indigène en Europe, contrairement aux États-Unis où il est classé comme une espèce exotique envahissante, il est l’objet, en France, de battues administratives. « Ce n’est pas de la chasse, mais ça y ressemble beaucoup. Il y a d’autres pistes à explorer », reprend Carole Marin. Des chercheurs de la faculté vétérinaire de l’université autonome de Barcelone (UAB) testent, par exemple, des méthodes de contrôle non létales, notamment un vaccin contraceptif, pour limiter leur reproduction. À Istanbul, les chats et chiens errants sont quant à eux pleinement considérés comme des animaux municipaux. L’administration distribue plus d’une tonne de nourriture par jour. Les habitants contribuent aussi à les nourrir, les soigner et rivalisent de créativité pour leur créer des abris. « La présence d’animaux en ville est un signe de bonne santé. Ça signifie que les politiques d’aménagement de la nature en ville – notamment, les fameuses trames vertes, des corridors écologiques – fonctionnent ». Et quand on sait que la biodiversité urbaine est désormais reconnue comme un enjeu de durabilité… « D’ici trente ou quarante ans, elle représentera la grande part de la biodiversité mondiale, car les villes s’étendent et les animaux s’adaptent », souligne la chercheuse. Il est donc urgent de penser dès aujourd’hui une cohabitation réelle – et non subie.
« D'ici trente ou quarante ans, [la biodiversité urbaine] représentera la grande part de la biodiversité mondiale, car les villes s'étendent et les animaux s'adaptent. »
Et pour Patrick Matagne et Carole Marin, la bataille se joue aussi du côté des représentations. « On devrait multiplier davantage de programmes pédagogiques, des classes vertes pour aider enfants et professeurs à dépasser leurs craintes de la nature sauvage », suggère la géographe. Patrick Matagne émet une autre piste : celle de considérer l’agentivité (la capacité à agir de manière intentionnelle sur leur environnement) du vivant non humain. « C’est une façon de retourner le regard que Michel Serres a proposé dès 1990 avec un contrat naturel passé entre humains et non-humains ». Autrement dit, se mettre dans les pattes et sabots des animaux. Une utopie qui met, malheureusement, à mal les zoonoses.
LES ANIMAUX, KRYPTONITE DES HUMAINS ?
« Zoonose ». Le COVID-19 a fait entrer le mot dans notre vocabulaire courant. Sa définition ? La transmission de maladies de l’animal aux hommes (et inversement). En réalité, cette dernière accompagne l’humanité depuis ses origines et n’est pas vraiment une invention de l’Anthropocène. En quête de nourriture, l’Homo sapiens chasseur-cueilleur avait déjà ouvert la brèche. Cependant, c’est son rythme d’émergence qui s’est considérablement accru depuis. Avant le XXe siècle, le monde vivait environ une pandémie par siècle. En 25 ans, six flambées épidémiques ont déjà ravagé la planète : SRAS, grippe H1N1, MERS-CoV, Zika, Ebola et COVID-19. Depuis les années 1970, leur fréquence a été multipliée par 4. Selon les données compilées par l’IPBES02, on enregistre désormais l’apparition de deux à trois nouveaux agents infectieux par an dans le monde. Or, 70 % des maladies émergentes et presque toutes les pandémies connues sont des zoonoses (source : Fondation pour la recherche sur la biodiversité). En cause ? La perte de biodiversité, la dégradation des écosystèmes, l’intensification de l’élevage, les mouvements de population, le réchauffement climatique… et le moustique. Alors, la question se pose : les épidémies zoonotiques sont-elles inéluctables à l’ère de l’Anthropocène ?
L'ENNEMI PUBLIC NUMÉRO 01
Parmi tous les animaux susceptibles de transmettre des virus ou parasites aux humains, un règne en maître absolu : le moustique. Avec plus de 700 000 décès imputables aux agents infectieux qu’il transmet, il est à l’homme ce que l’infâme Bowser est à Mario03. Au programme : paludisme, dengue, Zika, chikungunya, fièvre du Nil occidental, encéphalite japonaise, filarioses. Précisons toutefois, insiste Didier Fontenille, entomologiste médical et directeur de recherche émérite à l’IRD, qu’« il est très rare qu’un moustique tue quelqu’un. En revanche, les virus ou les parasites qu’il transmet, oui ». Avec 3 700 espèces de moustiques recensées dans le monde, le risque sanitaire est loin d’être uniforme. « Ce ne sont pas les mêmes espèces qui transmettent le paludisme, la dengue ou le virus du Nil occidental. Et pour la plupart, les moustiques ne piquent pas les humains. C’est seulement une centaine d’espèces qui pose problème », ajoute l’entomologiste. Seules les femelles piquent pour prendre le sang nécessaire au développement de leurs œufs. « Généralement, une femelle vit environ un mois et pond tous les trois jours, rappelle-t-il. Elle a donc une dizaine de < sessions > de piqûre. À chaque fois, elle est susceptible de transmettre un agent infectieux si bien sûr, elle en est porteuse ». Parmi les maladies à transmission vectorielle, le paludisme occupe la première place du podium. Le coupable ? Le moustique anophèle qui, contaminé par le parasite plasmodium, le transmet à sa prochaine victime. « On estime que la grande majorité des victimes du paludisme sont des enfants. C’est l’une des principales causes de mortalité infantile, rappelle Didier Fontenille. Il tue environ un demi-million d’enfants chaque année ». Ce phénomène a un autre effet étonnant : le moustique vecteur de paludisme a exercé une pression de sélection si forte sur les populations africaines et méditerranéennes qu’elles ont évolué génétiquement. « Les maladies du sang, telles que la drépanocytose, la bêta-thalassémie ou la déficience en glucose-6-phosphate, permettent de mieux survivre au paludisme », explique Eric Marois, généticien des moustiques à l’IBMC Strasbourg. Son métier ? Concevoir des stratégies d’ordre génétique pour contrer les moustiques.
LE MOUSTIQUE, FLÉAU DES TEMPS MODERNES
Et le sujet est urgent. Pour Didier Fontenille, la question n’est depuis longtemps plus de savoir si ces maladies tropicales transmises par nos vampires à ailes atteindront l’Europe. « Elles y sont déjà, tranche l’entomologiste. Le changement climatique modifie la distribution géographique des espèces de moustiques ». Ainsi, alors que le moustique tigre est originaire des forêts d’Asie du Sud-Est, on peut désormais le retrouver dans le Bassin parisien. « Au départ, il se nichait dans le creux des arbres, raconte Didier Fontenille. Il s’est adapté aux villages, puis aux villes en se réfugiant dans les collections d’eau créées par les humains ». Sa migration s’est faite grâce au commerce de… pneus usagés (dans lesquels la femelle du moustique pond ses œufs). « Il n’a rien à faire en Europe de l’Ouest, tempête Eric Marois. Il s’installe dans une niche écologique vacante et profite de la dégradation de l’écosystème. Il n’a ainsi plus de prédateurs qui pourraient endiguer sa prolifération ». En 2025, tous les records de transmission de chikungunya ont également été dépassés en France métropolitaine. « La Réunion a souffert, on le sait, d’une épidémie grave. Piqués par les moustiques là-bas, les voyageurs ont rapatrié le virus. Ce genre de plan épidémique risque de survenir de plus en plus », alerte le chercheur.
« Le moustique vecteur de paludisme a exercé une pression de sélection si forte sur les populations africaines et méditerranéennes qu'elles ont évolué génétiquement. »
Autre fléau : la montée en puissance du virus du Nil occidental, un agent infectieux transmis par le moustique commun. « Les pigeons, moineaux et étourneaux font office de réservoir, reprend Didier Fontenille. Le moustique commun les pique et de temps en temps, pique un humain. On compte déjà plusieurs dizaines de morts en Italie et une quarantaine de personnes touchées en France ». Le souci, insiste le chercheur, est que la menace n’est pas que sanitaire. « Elle est aussi environnementale en raison des insecticides utilisés ; sociale, économique et politique. J’ai connu l’épidémie de chikungunya à La Réunion en 2005 : il n’y avait plus aucun touriste, les hôtels ont fermé ».
RÉVOLUTION GÉNÉTIQUE
Pendant des décennies, la chimie et les insecticides ont constitué la principale réponse à l’invasion des moustiques, avec parfois, des résultats spectaculaires. « La Grande-Motte, une station balnéaire languedocienne, n’a pu être construite que grâce à des traitements massifs de la Camargue voisine, se souvient Didier Fontenille. Mais pour moi, cette ère est révolue », invoquant la résistance grandissante des insectes à cette méthode et aussi, à l’effet domino produit sur l’environnement. Heureusement, des solutions plus ciblées existent. Le BTI, un insecticide d’origine biologique, sert à éradiquer les larves de moustiques dans les zones marécageuses. Toutefois, contre le moustique tigre, une artillerie génomique s’impose. C’est en effet dans les laboratoires que se prépare la prochaine bataille contre les moustiques. Deux approches se dessinent : la première, la technique de l’insecte stérile, consiste à élever en masse des moustiques mâles et à les stériliser, soit par irradiation ou par introduction d’une bactérie. Les femelles sauvages pondent alors des œufs non viables. La seconde est plus controversée : la mise au point de moustiques dont la descendance meurt à l’âge adulte. Des lâchers ont eu lieu au Brésil, et en Floride depuis 2024. « En Floride, une partie de la population s’y est opposée par crainte de moustiques OGM. L’acceptabilité sociale de ces solutions reste un frein », note Eric Marois. De son côté, ce dernier travaille, avec son équipe strasbourgeoise, à une troisième voie, moins connue et peut-être plus facilement acceptable. Et si au lieu d’éliminer le moustique, on le rendait incapable de transmettre le parasite du paludisme ? Les résultats : prometteurs. « On a déjà conçu des moustiques qui ont beaucoup de mal à transmettre le paludisme, notamment grâce à la suppression d’un gène qui s’exprimait dans ses glandes salivaires ». Une fois le gène ôté, les chercheurs ont observé moins de parasites. « On a également fait exprimer un anticorps qui vise à bloquer ces derniers ». Là encore, on préfère guérir plutôt qu’éliminer. « Et c’est bien plus écologique », se félicite le généticien. Reste encore à dépasser les freins sociaux et… géopolitiques. Après tout, le « zzz » des moustiques ne fait pas de discrimination, il ne s’arrête pas aux frontières du pays qu’il habite. À moustiques OGM = consensus international donc.
« C'est en effet dans les laboratoires que se prépare la prochaine bataille contre les moustiques. »
01 — Université Gustave Eiffel, Champs-sur-Marne.
02 – L'IPBES, pour plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, est un groupe international d'experts sur la biodiversité.
03 – En référence au jeu vidéo Super Mario ; Bowser étant l‘ennemi juré de Mario.