Battle transhumaniste : rencontre avec deux micro-communautés de l'Hexagone
Publié le 01 septembre 2026
écrit par
Miren Garaicoechea et illustré par Ophélie Legrand
En France, deux micro-communautés transhumanistes, les technoprogressistes et les libertariens, défendent la nécessité d’un humain augmenté, sans toutefois remettre en question le système capitaliste.
« Pourquoi donnerais-je mon âge ? Je milite pour ne jamais le dire, cela biaise les rencontres. » Quand Kyu (un surnom) parle, ses yeux bleus clignent à soixante battements par minute. Sous ses cheveux relevés, cette femme arbore un t-shirt de la NASA. Depuis quelques mois, chaque vendredi soir ou presque, cette développeuse web franco-russe au sourire généreux, « en manque de stimulation intellectuelle et en quête d’optimisme face à la crise écologique » se rend dans un bar, près de la Seine. Au fond, une dizaine de passionnés de transhumanisme refont le monde.
Les adeptes du transhumanisme ne sont qu’une poignée en France, quelques centaines ou milliers tout au plus, mais déclenchent maintes inquiétudes quant aux risques éthiques. La désapprobation, teintée de fascination, est vive dans la sphère médiatique, activée dès que certaines idées transhumanistes sont relayées par Elon Musk, la personne la plus riche de la planète. Au passage du nouveau millénaire, le transhumanisme était même condamné comme « idée la plus dangereuse du XXIe siècle », selon le président étasunien George W. Bush.
Parler de transhumanisme au singulier serait pourtant une erreur. Les transhumanismes prônent tous une augmentation ou amélioration physique et cognitive à l’aide des technologies NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives comme les cellules souches, la thérapie génique, les puces, les implants, etc.). Leur objectif à très long terme ? Améliorer le vieillissement, voire supprimer la mort. Mais les courants sont nombreux et antagonistes. FLAASH a rencontré deux micro-communautés présentes dans l’Hexagone : les « extropiens » d’une part, libertariens, et les « techno-progressistes », soucieux de justice sociale, d’autre part. Toutes deux regrettent leur stigmatisation.
Loin d’être un enfant d’Internet et du Cloud, le terme transhumanisme est apparu en 1957, avec le biologiste britannique Julian Huxley, frère d’Aldous Huxley, auteur du roman d’anticipation Le Meilleur des mondes. Tandis que l’Europe sortait meurtrie de l’eugénisme nazi et de son application concrète, la Shoah, ce théoricien promoteur d’un eugénisme égalitariste entre les races a inscrit « l’humanisme scientifique » comme conception philosophique fondatrice de l’UNESCO en 1946, organisme dont il fut le premier directeur.
L’idée d’un homme perfectible, surpassant ses fonctions premières grâce à la technique ou la technologie n’était pas inédite, rappelle le sociologue Marouane Jaouat, enseignant-chercheur à l’université de Caen Normandie, dans sa thèse « Transhumanisme(s) : étude des représentations de ses acteurs ». Bien avant le mouvement des Lumières au XVIIIe siècle, Dante évoquait en 1312 le terme transumanare dans La Divine Comédie. Trois siècles plus tard, en 1624, Francis Bacon estimait que l’homme pouvait s’affranchir de ses entraves biologiques dans La Nouvelle Atlantide.
«Je suis libertarien anarcho-capitaliste »
Ce vendredi soir d’hiver parisien, entre deux pizzas et un livre sur le mouvement cyberpunk, des livrets sur le transhumanisme extropien traînent sur les tables. Cette contre-culture libertarienne est apparue sous le soleil californien de la fin des années 1980, sous l’égide du philosophe britannique Max More. Plus adepte de développement personnel, de nutrition et de sport que de débats philosophiques, Kyu se réjouit d’avoir atteint « 18 % de masse graisseuse pour 53 kg » face à Sami, ingénieur en intelligence artificielle de 29 ans. Fasciné par les exosquelettes, il a longtemps souhaité « être plus balaise, comme Iron Man ». Les conversations fusent, animées. La crainte de la mort est dans la tête de chacun, mais sur aucune lèvre. Ce qui s’échange est bien plus concret, dicté par la curiosité : celle de comprendre comment marche le corps humain pour certains, comment gérer la surpopulation pour d’autres. Ou plus prosaïquement pour Anthony et Yanis en bout de table : « Comment fonctionne le système pour mieux le contourner. » Comprendre : comment frauder.
Au centre des convives, Vincent Corlay, 36 ans, à l’initiative de ces rendez-vous hebdomadaires « Paris Transhumanisme », qui auraient rassemblé au total 1 000 personnes depuis 2016. Il l’affiche d’emblée d’une voix claire et douce : « Je suis libertarien anarcho-capitaliste, et si je pouvais pousser encore le curseur, je le ferais. » Après une enfance solitaire agrémentée de jeux vidéo et de pop culture près de Montpellier, l’idée d’augmenter ses capacités ne lui est apparue qu’en classe préparatoire scientifique, face à la masse de travail à abattre. Aujourd’hui, chaque mois, ce biohacker, adepte de stimulation cognitive, dépense environ 150 euros en compléments alimentaires et médicaments divers et variés, des « béquilles » comme il les appelle en souriant.
Tous les champs sont couverts, sauf la performance au lit, assure-t-il. « L’un me sert quand je dois me concentrer pour faire ma compta, un autre avant de prendre la parole en public, comme fluidifiant social... J’ai dû en tester une centaine en tout. » Après quelques années à se chercher, entre études de japonais, de sociologie ou encore agent immobilier, il a tenté de vendre en e-commerce de la caféine et de la L-théanine (acide aminé extrait du thé vert). Il investit désormais dans les cryptomonnaies. Vincent Corlay croit volontiers au marché libre, mais certainement pas au vote. « Je ne veux pas imposer mon avis aux autres, c’est un principe. » Alors il expérimente sur lui-même. « Je teste le sommeil polyphasique, la stimulation transcrânienne... Mais je ne suis pas Bryan Johnson ! » rit-il, évoquant l’entrepreneur multimillionnaire américain souhaitant être immortel.
Chirurgie esthétique, amortalité ou euthanasie ?
Un transhumanisme sans projet de société, quelle drôle d’idée pour Marc Roux, président de l’Association Française Transhumaniste (AFT) et co-auteur de Technoprog : le transhumanisme au service du progrès social (FYP Éditions). En Grèce, où il vit avec sa compagne et leurs cinq enfants, cet ancien professeur d’histoire de 57 ans dédie depuis une quinzaine d’années son temps au transhumanisme. En 2008, il rejoint deux étudiants en philosophie et ils créent ensemble l’AFT en 2010, qui rassemble aujourd’hui une centaine de cotisants, et 4 000 « sympathisants » environ sur les réseaux sociaux. Derrière ses lunettes rondes, Marc Roux le concède : il n’est que peu représentatif du profil type de l’AFT, sauf peut-être sur un point. À son image, le milieu reste en quasi-totalité masculin et blanc, bien que des personnes originaires d’Afrique subsaharienne les rejoignent. Dans le rapport « Transhumanisme(s) et droit(s) » publié en 2022 par l’Institut des Études et de la Recherche sur le Droit et la Justice, l’anthropologue David Le Breton insistait d’ailleurs sur ce point : le transhumanisme serait « le rêve d’une humanité blanche, bourgeoise, masculine et occidentale » selon lui. Les profils récurrents au sein de l’AFT le confirment, avec d’un côté, des professionnels de la biologie, de la médecine ou de l’informatique, et de l’autre, des sciences humaines - philosophes, sociologues, journalistes. Âgés de 18 à 80 ans, la plupart ont au moins poussé leurs études jusqu’au master et vivent en ville. Au fil des années, l’AFT se surprend néanmoins à accueillir en ligne - 95 % de l’activité s’y déroule - un nombre important de personnes en fragilité ou même en souffrance. « Qu’il s’agisse de neuroatypie, de spectre de l’autisme, de maladie, de handicap d’origine génétique ou accidentelle, de maladie psychologique ou chronique invalidante ou d’isolement social, ces personnes ont traversé des épreuves et ont souvent fait le tour de ce que la médecine et la société pouvaient leur proposer. Certains viennent nous voir comme si le transhumanisme offrait une solution miracle. D’autres, au contraire, comprennent qu’il s’agit d’une réflexion au long cours, d’une action politique », retrace-t-il.
Anti-libéral, le transhumanisme pensé et prôné ici est technoprogressiste. Avec sa prononciation méticuleuse héritée de ses années d’enseignement, Marc Roux précise bien : « On utilise l’expression humain ‹ amélioré › et non humain ‹ augmenté ›. Cette amélioration diffère selon la personne. Pour certains, ce sera par exemple la chirurgie esthétique. Pour moi, ce serait l’amortalité (pro- longer la vie sans la rendre éternelle. NDLR), retrouver ma forme de 30 ans et m’inscrire à la fac de neurosciences. Notre logique est d’insister sur la liberté individuelle à disposer de son corps. Cela peut aussi passer par le droit à l’euthanasie, ou même la reconnaissance d’une personnalité juridique des robots. Tant qu’il n’y a pas de mise en danger ni de trouble à la collectivité, il ne devrait pas y avoir de limitation. »
« Un outil au service du biocapitalisme »
Implants mammaires et BBL (Brazilian Butt Lift ou lipo-filling fessier) ne font pourtant pas partie des objectifs de l’association, qui cite « l’allongement radical de la durée de vie en bonne santé », et prône « une préservation des équilibres environnementaux, une attention aux risques sanitaires, le tout dans un souci de justice sociale ». Loin des envies libertariennes, les technoprogressistes souhaitent une intervention publique pour rendre les technologies accessibles à tous et toutes, sans condition de revenus, et plaident donc pour un revenu universel. Marc Roux ne cache d’ailleurs pas voter à « la gauche de la gauche ».
Les courants libertarien et technoprogressiste s’opposent clairement. « Mais cette tension est factice », alerte Nicolas Le Dévédec, docteur en sociologie et sciences politiques, professeur à HEC Montréal. « Même le transhumanisme qui se veut progressiste ne l’est pas, pas plus que le mouvement libertarien. » L’auteur de l’ouvrage Le Mythe de l’humain augmenté (Éditions Écosociété) évoque même « un outil au service du biocapitalisme, qui marchandise le corps humain ». Selon lui, le risque principal ne concerne pas tant la nature humaine, mais en premier lieu, la dépolitisation. « Avec l’approche technosolutionniste des transhumanistes, le problème reste toujours l’être humain : comment adapter l’humain à un monde de plus en plus dévasté ? Ils n’interrogent jamais le modèle capitaliste de société qui est à la source des problématiques, de la crise écologique, sociale... » dénonce l’auteur d’un Que sais-je ? sur le transhumanisme à paraître en mars aux éditions PUF.
Loin d’être une révolution, le transhumanisme nous empêcherait-il d’exercer un regard critique, en encourageant l’adaptation aux performances ? C’est déjà le cas dans le monde du travail, pointe Nicolas Le Dévédec. « La réalité sociale de l’humain augmenté, c’est surtout un humain de plus en plus contraint à prendre des médicaments sur son lieu de travail. Cadres dans la finance, chauffeurs routiers comme étudiants s’adaptent ainsi à des exigences de performances toujours plus élevées. » L’humain est de fait déjà augmenté. Mais sa vie est-elle pour autant améliorée ?
Un reportage issu de FLAASH N°02 — Villes du futur, disponible sur le shop.