Pourquoi le sujet de la mort est-il de plus en plus lié à nos pratiques numériques ?
Publié le 24 août 2026
écrit par
Pauline Ferrari et illustré par Ophélie Legrand
Entre ubérisation des obsèques, intelligences artificielles qui proposent de recréer l’image de ses proches et fantasmes transhumanistes de la vie éternelle, le sujet de la mort n’a jamais été autant lié à nos pratiques numériques.
En 2070, le nombre d’utilisateurs décédés dépassera celui des vivants sur Facebook : c’est en tout cas ce qu’affirmait en 2019 une étude de l’université d’Oxford. De par nos présences en ligne, de nos recherches Google à nos photos postées aux quatre coins du Web, nous laissons des traces indélébiles. Nos informations personnelles deviennent des poussières d’étoiles qui peuvent refaire surface une fois la vie éteinte... tandis que nos outils technologiques permettent de continuer à avoir un lien, même factice, avec ceux et celles qui nous ont quittés. « Le numérique change notre rapport à la mort et ébranle les pratiques funéraires » affirme Hélène Bourdeloie, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Sorbonne-Paris-Nord. « Il complexifie les relations avec les morts, en termes de rapport aux temporalités et à l’espace. Les usages numériques introduisent un trouble sur la place et le statut du mort, et donne parfois l’illusion qu’il appartient encore au monde des vivants » analyse-t-elle. Des messageries instantanées qui permettent de dialoguer avec ceux qui ne répondront plus aux mémoriaux virtuels et aux fleurs artificielles, en passant par des doubles de défunts générés par intelligence artificielle, les outils technologiques peuvent parfois permettre de garder un pied chez les vivants, tout en ayant l’autre dans la tombe.
Vivre avec la mort, grâce à la « death tech »
Ces dernières années, de nombreux services se sont développés pour permettre aux internautes de gérer leurs données après leur mort : coffres-forts numériques testamentaires, gestion de la e-réputation post-mortem, ou encore possibilité sur de nombreux réseaux sociaux, comme Facebook, de pouvoir « léguer » ses comptes à des héritiers numériques. « Sur la question du numérique, tout le sujet reste de savoir comment les individus s’en saisissent pour alimenter ce processus du deuil : s’ils en font quelque chose, c’est que ça leur sert et que ça a du sens » remarque Martin Julier-Costes, socio-anthropologue et chercheur associé à l’université Grenoble-Alpes.
Face à la mort, insaisissable, les outils numériques peuvent permettre de tenir. En cause, la présence omni-présente du numérique dans notre vie, et la volonté pour ceux et celles qui restent de vouloir parfois maintenir un lien avec le défunt. Certains individus endeuillés confient continuer à écrire des messages, poster, envoyer des notes vocales.
Depuis 2016, la loi pour une République numérique prévoit une meilleure gestion des données personnelles après la mort. Mais cette loi comporte beaucoup d’angles morts : il faut que le défunt ait donné des directives concernant ses données, ce qui est encore rare, et que lesdites directives aient été enregistrées auprès d’un « tiers de confiance numérique certifié ». « Nos outils numériques sont tracés, et donc se posent de vraies questions politiques, économiques et éthiques sur nos données et comment elles sont utilisées par les multinationales qui les possèdent » pointe Martin Julier-Costes. Sur la plupart des réseaux sociaux, en l’absence d’une demande officielle d’héritiers ou de proches, le profil reste souvent en ligne.
Toutes ces possibilités alimentent un business florissant, celui de la « death tech », soit les technologies appliquées au domaine funéraire portées par des startups, moyennant finances. « Ce sont des services qui font souvent pschitt : les services numérisés et viables sont plutôt de l’ordre de l’administratif lié aux obsèques » observe Martin Julier-Costes. Car si beaucoup d’entreprises rêvent de rentabiliser la numérisation du funéraire, son application reste limitée. « Et même si certaines choses sont techniquement possibles, comme les robots conversationnels ou les hologrammes, il faudrait qu’il y ait une demande, ce qui n’est pas encore le cas » ajoute le chercheur.
Biotechnologies : le rêve de la vie éternelle
La mortalité est la dernière frontière entre l’être humain et le divin. De nombreuses œuvres de fiction, d’Oscar Wilde à Dracula en passant par les séries Altered Carbon ou Black Mirror, alimentent un imaginaire transcendental. « Si le rêve d’immortalité existe depuis la Grèce antique, l’idée de transcender la finitude est de plus en plus d’actualité avec l’intelligence artificielle » analyse la chercheuse Hélène Bourdeloie. Du côté de la Silicon Valley, certains laboratoires de biotech, comme Ambrosia, proposent l’injection de « sang neuf » provenant d’un donneur de moins de 25 ans, pour la modique somme de 8 000 dollars. La promesse d’une vie éternelle testée sur des souris, mais pas prouvée chez les humains...
Autre technologie sortie tout droit des plus vieux récits de science-fiction : la cryogénisation, un processus de conservation du corps par le froid à -195 degrés, dans l’espoir de le décongeler dans le futur. Une pratique interdite en France mais populaire aux États-Unis et en Russie, où l’entreprise Kryorus a déjà congelé plus de 80 personnes dans la région de Moscou, et loin d’être gratuite, car des entreprises comme Cryogenics Institute, Alcor ou Tomorrow Biostasis facturent en moyenne 200 000 dollars pour conserver un corps entier, ou 80 000 dollars seulement pour la tête. « Le transhumanisme nous amène vers des contrées mystiques mais aux visées commerciales. Qui va venir réveiller quelqu’un dans deux siècles ? C’est totalement délirant » s’agace Laurence Devillers, professeure en informatique appliquée aux sciences sociales et spécialiste de l’IA.
Pourtant, nombreux sont ceux qui ne souhaitent pas mourir, et qui placent tous leurs espoirs dans le progrès technologique : le roboticien japonais Hiroshi Ishiguro ou le milliardaire russe Dmitry Itskov fantasment la possibilité de pouvoir transférer leur conscience dans un ordinateur, accompagné d’une copie robot, où l’on pourrait y transférer leur esprit. Cette volonté d’immortalité pose la question de la mémoire et de sa conservation. « Est-ce qu’un jour on aura des data centers à la place des cimetières ? Le fait de se concentrer sur le passé pose la question de notre projection vers l’avenir. Il faut admettre que nous sommes de passage, tout en conservant des rites, qui peuvent être technologiques » juge Laurence Devillers. Plusieurs entreprises comme DeadSocial ou LivesOn permettent de programmer la publication de messages sur les réseaux sociaux après la mort. Étrange, mais vrai... Quant à la startup américaine Eterni.me, elle récupère les données numériques de ses 30 000 bêta-testeurs pour créer de leur vivant des avatars qui leur succéderont après leur mort. « D’un point de vue philosophique et sociologique, la présence persistante des traces affecte le rapport à la mémoire » développe Hélène Bourdeloie. Une mémoire qui peut reprendre vie, notamment grâce à l’intelligence artificielle.
Faire revivre ses proches, pour refuser la mort
Si certains se sont concentrés sur la notion de présence, d’autres se sont emparés de la gestion parfois difficile de la mémoire. In Memori propose ainsi des espaces privés pour raconter ses souvenirs ; Une Rose Blanche publie des livres d’or en ligne; tandis que PS Read Me ou Grantwill permettent de transmettre des messages ou des enregistrements à découvrir après la mort. Sur Facebook, un profil peut se transformer en page hommage, avec ses pics de fréquentation aux dates anniversaires. « Au final, "on fait comme si" on pouvait communiquer avec le défunt. Mais on s’adresse à une tombe de la même manière, c’est juste un autre outil » rappelle Martin Julier-Costes. Chacun fait son deuil à sa manière. « C’est la visibilité qui change avec le numérique, et l’ampleur de cette visibilité. On pourrait faire un mémorial dans son coin, mais il est difficile de dissimuler des traces numériques visibles. Cette présence du mort est alors imposante » ajoute la chercheuse Hélène Bourdeloie. Ce qui change peut-être, ce sont les possibilités accrues par l’intelligence artificielle, et plus précisément les chat-bots, ces robots conversationnels qui permettent de converser avec un avatar factice. En 2016 déjà, Eugenia Kuyda créait Replika, une application pour converser avec son meilleur ami mort, en utilisant ses messages et tweets. En Corée, la startup Re;Memory propose une IA capable de reproduire le visage, la voix et les expressions faciales du proche disparu, en se basant sur des images et vidéos données par la famille. Des dizaines d’autres entreprises proposant le même type de services se développent en Chine, aux États-Unis et au Japon. Pourtant, pour le socio-anthropologue Martin Julier-Costes, il ne faut pas oublier que ces pratiques numériques s’ajoutent et ne remplacent pas les pratiques de deuil déjà existantes. « L’enjeu majeur du deuil, c’est de retrouver une forme de relation avec la personne décédée. Les outils numériques, comme d’autres, soutiennent cette relation » ajoute-t-il.
D’autres usages de l’intelligence artificielle questionnent, comme l’utilisation de l’image des morts dans les technologies de deepfake : en 2022, l’émission Hôtel du Temps, présentée par Thierry Ardisson, se voulait interviewer des célébrités décédées comme Lady Diana ou Dalida. Si le concept a fait couler beaucoup d’encre, l’émission a été arrêtée après quelques épisodes, faute d’audience. Une reconstitution qui interroge sur les propos tenus par ces images fabriquées de toute pièce. La même année aux Pays-Bas, la police avait utilisé la technologie deepfake pour lancer un appel à témoins afin de résoudre une affaire de disparition vieille de 20 ans. Sur la vidéo, Sedar Soares, 13 ans, demandait au public des renseignements sur son assassinat. Pour Martin Julier-Costes, l’être humain a toujours essayé de représenter l’irreprésentable, en faisant le lien entre le monde des vivants et celui des morts.
Au-delà des risques éthiques, psychologiques et des enjeux économiques de toutes ces pratiques, Hélène Bourdeloie pointe le fait que « l’intelligence artificielle nous donne l’espoir qu’il sera possible d’atteindre ce vœu de dépasser la mort et d’atteindre l’immortalité. Selon moi, ce n’est pas seulement une chimère mais aussi un risque pour les vivants : celui de bouleverser les relations avec leurs morts » estime-t-elle. Au final, l’intervention du numérique et de la technologie dans le domaine de la mort pose une question majeure : à qui appartient la personne décédée ? « À tout le monde, à personne, et pourtant tout le monde en veut un bout », conclut Martin Julier-Costes. Une manière pour les proches de ne pas laisser s’envoler ceux qui sont déjà partis.
Illustration de couverture : Simon Bailly