Dans le futur, le sexe sera-t-il plus politique ?
Publié le 24 juin 2026
écrit par
Gabrielle Meulle et illustré par Capucine Mattiussi
Consentement explicite, séduction renouvelée, mots nouveaux pour dire le désenchantement amoureux... L’intime est sorti de l’ombre pour devenir un terrain de débats collectifs et politiques. Entre révélations de violences systémiques, réinvention des relations et évolutions de l’acceptation et des mœurs, le sexe apparaît plus que jamais traversé par des enjeux sociaux. Mais jusqu’où ce basculement politique peut-il nous emmener ? Plongée politico-orgasmique avec celles et ceux qui pensent et se battent pour la sexualité de demain.
« ET TOI, C‘ÉTAIT TABOU LE SEXE DANS TA FAMILLE ? »
Fatigués des aventures sans lendemain, enchaînées au rythme des swipes sur les applications ? Lassés des algorithmes qui trient les profils et attribuent des « scores de désirabilité » en fonction du nombre de likes ? Si les applications dédiées ont indéniablement élargi les possibilités de rencontres grâce à la profusion de profils qui s’y trouvent, l’injonction permanente à se « vendre » et le sentiment de répétition incessant des mêmes scénarios, pour obtenir un match, ont aussi contribué à accentuer la solitude de nombreuses personnes.
Tinder, Bumble, Hinge... Léa, 25 ans, parisienne au chômage, entretient une « relation toxique » avec ces applications. « Sur ces plateformes, la conversation s’engage, souvent pour s’épuiser aussitôt, raconte-t-elle. Parfois, je les réinstalle pour me donner un petit ego boost. Et quand je vois que j’ai peu de likes, je me sens encore plus triste qu’avant. C’est un coup à ruiner ta confiance en toi ». Elle le déplore, mais elle ne peut pourtant pas s’en passer. Et lorsque la rencontre a lieu ? « Souvent, c’est du sexe très mécanique avec des mecs, qui suit un script écrit à l’avance, rien de très palpitant en somme... » Un sentiment isolé ? Loin de là.
À force d’optimiser la rencontre, les plateformes semblent en effet en avoir gommé l’essentiel : la surprise, le hasard, l’imprévu. Pour le collectif Deep Dating, ce constat a été un point de départ. Trois amis, dont la sexothérapeute Léa Toussaint, connue sous le nom de « Merci Beaucul » sur Instagram (293 000 abonnés), se sont alors lancés à la recherche d’une alternative « aux habitudes d’abondance produites par les applis ». De cette réflexion sont nées les soirées de deep dating, sorte de version décomplexée du speed dating où les questions sur les hobbies et la météo n’ont pas leur place.
« Après le Covid, il y a eu un besoin de revenir au réel, de se détacher des applis », explique Dyckson, directeur de projet chez Deep Dating, à l’origine de ces événements. Organisées à Paris, Saint-Denis, Toulouse ou Lyon, ces soirées (proposées au prix de 25 euros) reposent sur un principe simple : les participants enchaînent sept rendez-vous de sept minutes, guidés par un jeu de cartes, nommé « Discultons », imaginé par la sexologue. L’objectif ? Aborder frontalement, grâce à ce jeu de cartes, des sujets rarement évoqués lors d’un premier rencard : rapport au corps, à la sexualité ou à l’éducation reçue, pour repartir avec un partenaire sexuel sans mauvaises surprises.
Lors de ces rencontres, le cadre se veut sécurisant : « À l'entrée, tout le monde reçoit une carte ‹ T’es relou·e ›, à dégainer en cas de comportement inapproprié », précise l’organisateur. La profondeur des questions, dites deep, est aussi une manière de repenser les rapports de séduction. « Les femmes, notamment, peuvent exprimer leur désir sans être jugées, alors forcément, ça bouscule les codes traditionnels de la séduction... », analyse Dyckson. Nora*, la vingtaine, en étude de lettres, a participé à une soirée deep dating organisée à Lyon. Elle raconte : « Le fait de commencer directement par des questions crues, ça te décomplexe complètement pour la suite. C’est un peu comme si tu faisais un rendez-vous à l’envers, en rentrant directement dans le vif du sujet sans t’encombrer du reste qui n’est que de la comédie ». L’intérêt de ces rencontres «en vrai» ? C’est justement cette contrainte : sept minutes face à quelqu’un, sans possibilité de swiper au moindre doute ou à la première déception. Et parfois, la surprise opère... Certains repartent avec de nouveaux amis et d’autres, venus à la base pour chercher un partenaire sexuel idéal, s’en vont avec bien plus que prévu : le sentiment inattendu d’être tombés amoureux...
LE CONSENTEMENT, C‘EST SEXY ?
Repenser la manière de se rencontrer, chercher des relations plus authentiques, s’éloigner de la logique de performance ou du marché de l’amour ne s’arrête pas au moment de la rencontre. Cette quête se prolonge aussi dans l’intimité. Car pour celles et ceux qui veulent sortir des rôles figés, une autre question surgit : comment faire l’amour autrement? Comment échapper aux scénarios implicites, aux attentes silencieuses et aux rapports de pouvoir qui structurent encore largement nos intimités ?
Depuis plusieurs années, et plus encore depuis le mouvement #MeToo en 2017, des ateliers et des collectifs ont émergé pour tenter de penser de nouveaux espaces d’exploration sexuelle. On y pose des règles simples mais radicales : consentement explicite, droit de retrait et communication en continu.
Au cœur de ces initiatives : le mouvement « sexe positif » ou « sexe po » pour les connaisseurs. Héritier des luttes féministes et queer des États-Unis dans les années 1980, puis populaire dans le milieu berlinois, il se manifeste peu à peu en France et propose de replacer le consentement et l’écoute de soi au centre des rapports sexuels. L’enjeu ? Sortir d’une sexualité vécue par défaut, interroger les normes et déconstruire les scripts appris.
Pour les femmes, les ateliers tentent de rompre avec une socialisation à faire plaisir pour passer du statut d’objet à celui de sujet de désir. Un déplacement loin d’être évident, comme en témoigne Colette Williams. Cette créatrice de podcasts érotiques et coach en sexualité et relations a choisi d’animer ce type d’événements à travers la France, à partir d’un constat plombant ses propres relations sexuelles. « Pendant longtemps, quand je faisais l’amour, je me demandais : est-ce que je suis désirée ? Est-ce que je suis belle ? J’utilisais le sexe pour me rassurer. Après une dispute avec mon ex-compagnon, c’était presque un passage obligé, une manière de vérifier que j’étais encore aimée », explique-t-elle. De cette expérience personnelle, celle qui se décrit aujourd’hui comme une « facilitatrice de l’intime » a construit une pédagogie. Trois niveaux pensés pour s’adapter à tous les profils lors de ses sessions réunissant généralement 15 participants et participantes. Pour les débutants, le premier niveau consiste à « revenir à soi ». « Apprendre à distinguer un ‹ oui › sincère d’un ‹ oui › de convenance, c’est la base pour ensuite avoir une relation sexuelle, détaille Colette, avant de poursuivre : C’est aussi comprendre que le sexe, c’est tout ce qui précède l’acte en lui-même.» Deuxième étape pour les amateurs: « réapprendre à entrer en relation », formuler ses envies, oser les exprimer, mais aussi apprendre à accueillir un refus de la part de l’autre. Et enfin, pour celles et ceux qui le souhaitent, un troisième niveau propose d’explorer la sexualité comme un espace de jeu, à la fois libre, encadré et pleinement consenti en passant à l’acte (sous l’encadrement de l’organisatrice). Un long programme qui rappelle les chiffres de l’étude de la plateforme d’éducation sexuelle Beducated : 40 % des participants souhaiteraient se sentir plus en confiance dans leur intimité, mieux se connaître et mieux comprendre les désirs et les limites de chacun.
Mais pour certains, repenser le consentement n’est pas suffisant. C’est notamment le cas d’Adeline Anfray, autrice du livre Éloge de l’optimisme sexuel (2026) qui rappelle qu’il faut se méfier « de la fausse évidence du oui », car « qui peut dire, dans un monde saturé d’injonctions, qu’il veut ce qu’il veut ?, souligne-t-elle. Trop souvent dire non, c’est risquer un renvoi, un rejet, une culpabilisation, des heures de négociation... alors les femmes consentent oui, mais par prudence, par fatigue, par automatisme... »
C’est pourquoi Colette Williams propose notamment des ateliers destinés aux hommes qui visent à questionner « ce que signifie être un homme aujourd’hui, au-delà de l’image de l’homme fort imposée par la société », mais aussi à lever certains blocages : la pression de performance au lit, la peur du regard des autres hommes ou encore les mécanismes d’auto-sabotage dans les relations. Autant de pistes pour « explorer la masculinité au-delà des stéréotypes sociaux », précise-t-elle.
MAIS MAÎTRESSE, C‘EST QUOI LE CONSENTEMENT ?
Faire du sexe un enjeu politique ne se limite ni aux cercles militants, ni aux adultes. À la rentrée 2025, le sujet (hautement inflammable) s’invite jusque dans les salles de classe avec les cours d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (loi EVARS). Depuis septembre, cet enseignement est devenu structuré et obligatoire, de la maternelle au lycée. Aussitôt votée, la mesure a déclenché une levée de boucliers. À droite et à l’extrême droite, certains dénoncent un « militantisme woke », une « perversion de l’école » ou encore un supposé « lobby du genre ». Selon eux, l’éducation à la sexualité devrait relever du foyer et rester cantonnée à la sphère familiale. Dans une société qu’ils jugent marquée par une « hypersexualisation » des enfants, ces programmes favoriseraient une « incitation au consentement sexuel précoce » et au « transgenrisme ». Pourtant, les pratiques des adolescents racontent une autre réalité. Selon un sondage OpinionWay pour 20 Minutes, 62 % des jeunes ont vu leur première séquence pornographique avant 15 ans. Et ils sont même plus d’un sur quatre à avoir moins de douze ans lors du visionnage de leur premier porno (étude IFOP). Derrière les principes affichés des cours d’éducation affective et sexuelle : « apprendre à respecter le corps des autres », « savoir dire non », « comprendre que son corps nous appartient», se jouent des enjeux très concrets. Chaque année en France, 165 000 enfants sont victimes de violences sexuelles. Et à l’âge adulte, 5,4 millions de personnes déclarent en avoir subi avant 18 ans. Le dernier rapport du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, publié en janvier, dresse aussi un autre constat préoccupant : le sexisme progresse, qu’il soit « hostile » ou « paternaliste », dans toutes les couches de la société. Plus troublant encore, 23 % des hommes de 15 à 24 ans et 31 % des 25-34 ans estiment qu’être un homme est aujourd’hui désavantageux (un sentiment au cœur des discours masculinistes).
Alors qu’en pensent les principaux concernés, les élèves ? Jean*, 16 ans, élève de seconde à Liffré (Ille-et-Vilaine), a déjà suivi deux séances de trois heures. Au programme : déconstruction des stéréotypes véhiculés sur les réseaux sociaux, prévention des IST et des grossesses non prévues, mais aussi violences sexistes et sexuelles. Le lycéen se montre enthousiaste : « On a regardé des bandes-annonces de films et on devait repérer ce qui n’allait pas dans les relations amoureuses entre les personnages. Par exemple, dire quand il y avait un abus selon nous.» Ces cours lui ont aussi permis de mettre des mots sur des réalités qu’il ignorait : « Avant, je ne savais pas ce que voulait dire le mot ‹inceste›.» Un constat encore bouleversant pour lui. Sa camarade Sara abonde : « Quand j’ai appris qu’il y avait en moyenne trois enfants par classe victimes d’inceste (CIIVISE), j’ai été vraiment choquée...» Pour elle, ces séances sont essentielles: « Ce genre d’activités, c’est important. On est une génération qui commence à vraiment voir les problèmes. En parler ensemble en classe, ça fait qu’on est moins gênés, qu’on connaît les mots, et que si ça nous arrive, on sait comment réagir. Je trouve ça vraiment bien ».
Pour les parents aussi, ces cours peuvent jouer un rôle complémentaire, en prenant le relais sur des sujets difficiles à aborder à la maison ou en prolongeant une éducation déjà engagée. C’est le cas de Théo et Apolline, parents de Léna*, cinq ans, scolarisée en maternelle à Paris. À cet âge, les séances portent sur la reconnaissance des émotions, le respect du corps et du consentement, ainsi que sur la connaissance du corps avec un vocabulaire précis, y compris pour les parties intimes. « Tous les enfants n’ont pas le même niveau d’information à la maison. C’est bien que l’école généralise ces apprentissages pour que tous soient sensibilisés de la même façon, explique la mère. Les enfants ont souvent besoin que les choses soient répétées pour vraiment les intégrer. C’est une bonne chose qu’ils entendent ces sujets à la fois à l’école et à la maison. Cela leur montre que c’est important. » Elle évoque néanmoins une piste d’amélioration : « Ce qui serait intéressant, ce serait que les parents aient accès au programme et aux contenus abordés, pour pouvoir prolonger la discussion ou évoquer d’autres sujets à la maison. »
Une autre limite persiste aussi : chaque intervenant arrive avec sa propre vision, parfois teintée d’idéologie. C’est ce que souligne Camille Etchart, fondatrice de POPAIA, une structure qui forme et met en lien des intervenants avec les établissements scolaires. Elle rappelle que, malgré l’agrément de certaines associations par l’Éducation nationale, il n’existe pas de véritable certification ni d’outils pédagogiques uniformes. « On se retrouve dans des situations où des éta- blissements privés, notamment catholiques, font appel à des associations anti-IVG, qui n’abordent jamais la question de la contraception ni celle de l’homosexualité. Il existe une grande disparité entre les établissements. Or, ce sont des thématiques à part entière, qui nécessitent une véritable spécialisation. »
Elle insiste également sur la nécessité d’adapter les interventions aux publics : « Je travaille avec des associations qui abordent ces contenus à travers le théâtre ou le sport : chacun a sa manière de faire ». Mais certaines approches peuvent être contre-productives. Elle évoque notamment le cas d’une intervenante en maternelle ayant abordé frontalement l’inceste sous un angle juridique: « Il s’est avéré qu’une petite fille était concernée par une situation d’inceste avec son père. Elle s’est donc directement braquée, en faisant l’association entre son père et la prison. Cela a cristallisé sa parole. » D’où la nécessité d’une grande prudence : « Il y a des sujets qu’on ne peut pas aborder n’importe comment. En maternelle, par exemple, on va plutôt passer par la lecture d’histoires, pour faire comprendre les choses aux enfants sous un prisme moins brutal. »
Elle plaide ainsi pour un cadre plus clair : « Il faudrait idéalement créer une forme de label spécifique, garantissant un cadre éthique et pédagogique, quelle que soit la structure intervenante. » Une proposition loin d’être anodine : dans un contexte de fortes réticences de certains parents, instaurer un tel label reviendrait, reconnaît-elle, à remettre un coup de pied dans la fourmilière.
DESSINE-MOI TA MAISON (CLOSE)
Peu abordée, souvent contournée, la question de la sexualité surgit à l’Assemblée nationale par éclats, au gré des polémiques. Et puis, en décembre 2025, coup de théâtre: l’extrême droite, jusqu’ici farouchement opposée aux programmes d’éducation à la sexualité à l’école, annonce qu’elle travaille sur une proposition de loi pour le moins inattendue : la réouverture des maisons closes, pensées comme des « lieux coopératifs tenus par les prostituées elles-mêmes ». Une prise de position qui provoque la colère chez certaines travailleuses du sexe. Zoé, 26 ans, travailleuse du sexe en ligne et pigiste, ne cache pas son irritation : « Que ce soit un parti raciste, réactionnaire, conservateur et empli de haine qui soit aujourd’hui le plus actif pour légiférer, d’une manière perçue comme positive, sur les travailleuses du sexe, ça me met hors de moi », confie-t-elle. Selon la jeune femme, le « progressisme apparent » dont se targue le Rassemblement national « n’est qu’un leurre » destiné à diviser les travailleuses du sexe entre celles qui correspondent à « leurs fantasmes » (comprenez ici « blanches, valides, hétérosexuelles »), et les autres, « toujours plus exposées et précarisées ». Mais sa colère est double, car, dans le même temps, « les forces de gauche sont trop silencieuses sur notre sujet et nos existences, ce qui n’a pas de sens... ». Selon la jeune femme, les débats sur leurs conditions de travail « se font trop souvent sans elles ».
Mais alors, dix ans après la loi pénalisant les clients, dans quelles condi- tions les travailleuses du sexe souhaitent-elles exercer ? La question revient sur la table à l’initiative de la sénatrice écologiste de Paris, Anne Souyris, qui a déposé une proposition de loi visant à décriminaliser le travail sexuel (à l’exact opposé du cadre législatif actuel). Le texte prévoit notamment de revoir les dis- positions relatives au proxénétisme, dont la définition actuelle « pénalise toute entraide envers les travailleuses du sexe», ainsi que d’abroger la pénalisation des clients. Une proposition « construite par et pour les travailleuses du sexe », selon ses soutiens.
En attendant un éventuel changement de cadre, Zoé, elle, fantasme sur d’autres pays. Elle cite la Belgique comme exemple: « Là-bas, la décriminalisation est actée, et les travailleuses du sexe, quelle que soit leur forme d’activité, sont protégées par un cadre social et administratif ». Avant d’ajouter : « Pour ma sécurité et ma dignité, il faut des droits sociaux forts et incontestables ici en France : il faudrait que les banques, que l’administration nous acceptent et autorisent notre activité sans détours ni fausses excuses... ».
Alors, le sexe sera-t-il plus politique demain ? Tout indique qu’il est déjà un espace de conscience, de vigilance, où se déjouent parfois les rapports de pouvoir, où l’on réinvente ses désirs. Mais à mesure que les discours s’affinent dans certains recoins de la société, et que les normes évoluent, le réel revient aussi brutalement — avec ses zones d’ombre. Une enquête récente menée par CNN a révélé au grand jour l’existence de communautés en ligne dédiées au sleep porn, où circulent des milliers de vidéos de femmes filmées à leur insu, droguées par leur partenaire. À titre d’exemple, la plateforme qui héberge ces vidéos a enregistré 81 millions de visites en mars... Peut-être nous faut-il tirer une conclusion plus simple et plus inconfortable aussi : tant que repenser la sexualité restera l’affaire des uns, et pas des autres, rien ne changera vraiment. Car si le sexe est politique, alors il nous concerne désormais toutes et tous.