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Fragment de carte de la France

Tous accros au blé : et si la poudre la plus addictive dont souffrait la planète était une céréale ?

Publié le 14 septembre 2026
écrit par Miren Garaicoechea et illustré par Marine Lognoné

Si demain, le blé venait à manquer à cause d’une maladie (très peu probable), d’une incapacité à le transporter (en raison d’une pénurie de pétrole par exemple, plus probable), ou d’une volonté protectionniste du peu de pays exportateurs dont dépend une large partie de l’humanité, les crises ne seraient pas seulement alimentaires mais aussi sociales, politiques et géopolitiques.

« Touché-coulé ! » La scène pourrait avoir lieu au coin du feu en 1931 à la création du jeu de société, près d’un poste radio dans les années 1950, ou bien sur l’écran Windows 98 des années Chirac. Mais en 2024, c’est sur la mer Noire, sous les yeux effrayés de l’Occident que se tient une bataille navale stratégique. Un mercredi de septembre, un navire se dirige vers l’Égypte. Il fait nuit. Le commandant vient de quitter les eaux territoriales ukrainiennes, quand un son assourdissant résonne. Le cargo est en état de choc : un missile vient de le percuter. Contre toute attente, l’embarquement continue sa route, toujours à flot. Point d’armes à son bord, de lingots d’or ou de drogues, mais une denrée très convoitée dans la guerre que porte le géant russe contre l’Ukraine : le blé. Son président, Volodymyr Zelensky, le martèle depuis Kiev : « Le blé et la sécurité alimentaire ne devraient jamais être la cible de missiles ». En un an, un couloir maritime d’exportations a été mis en place pour acheminer l’or blond à des dizaines de pays en dépendant.

Du pain et des jeux

Le blé est une denrée qui a petit à petit investi nos assiettes, surtout dans le pourtour de la mer Méditerranée, en Europe, Amérique du Nord, Chine et Inde. Si le blé dur sert à fabriquer des pâtes alimentaires et de la semoule, le blé tendre, aussi appelé froment, est quant à lui utilisé pour le pain et se retrouve dans nos burgers ou nos pizzas. En somme, des plats mondialement connus, qui valent au blé d’être l’aliment de base quotidien du tiers de l’humanité et la deuxième céréale la plus produite après le riz01.

Cette passion dévorante s’est accélérée durant le XXe siècle, et notamment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. On produit près de 800 millions de tonnes en 2024, contre 50 tonnes en 1880, rappelle Sébastien Abis02, géopolitologue. Le secteur est ferré par les « big four », désignés par leurs initiales : les ABCD, les Américaines Archer Daniels Midland, Bunge, Cargill et la Franco-suisse Dreyfus, qui font transiter 90% du volume des céréales échangées dans le monde.

Dans cette course au blé, les pays bien lotis sont peu nombreux. « Le blé part de très peu d’endroits pour aller quasiment partout », note Jérémy Denieulle, doctorant en géopolitique à l’université de Reims, spécialiste du blé. Seuls sept pays producteurs, plus l’Union européenne, assurent 80% des échanges. Parmi eux, l’Australie, les États-Unis, le Canada, mais aussi et surtout l’Ukraine et la Russie, qui concentraient à eux seuls 30 % des exportations mondiales de blé avant l’invasion russe. La dépendance de certains territoires est donc énorme, laissant présager une évidente famine en cas de pénurie. Mais le risque est aussi politique. « Il existerait un vrai arc de crise potentiel en Afrique du Nord et au Moyen-Orient », analyse Jérémy Denieulle. Car si la baguette est culturellement importante en France, l’accès au pain est carrément garant de l’ordre public dans ces zones géographiques, le contrat social reposant sur la capacité de l’État à nourrir sa population. En Égypte, en Tunisie, en Syrie ou encore en Libye, on consomme deux fois plus de pain en moyenne par habitant qu’en France. L’histoire n’est pas nouvelle. Dès l’Antiquité, l’expression latine Panem et circenses, « du pain et des jeux » transcrit combien le blé préserve le pouvoir en place des mutineries. En 1789, la pénurie de blé — causée par de mauvaises récoltes mais aussi des spéculations d’intermédiaires —, fait partie des détonateurs des émeutes parisiennes qui mèneront à la Révolution française.

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« Pain, liberté, dignité »

Quand le blé vient à manquer, les peuples se soulèvent, même au XXIe siècle. Fin 2010, en Tunisie, un jeune marchand de fruits et légumes, Mohamed Bouazizi, s’immole par le feu alors que des policiers lui confisquent sa marchandise. L’effet papillon est immédiat. Dans les mois qui suivent, toute la zone d’Afrique du Nord et du Proche-Orient, oppressée depuis des décennies par des régimes autoritaires, s’embrase. Le « Printemps arabe » démarre. Parmi les conséquences : des guerres civiles, des coups d’État, suivis de la montée de gouvernements islamistes dans certains pays. Parmi les points communs : la montée des prix des céréales à la suite de la suspension des exportations russes. En Égypte, plus gros importateur mondial, les rues du Caire, de Suez et d’Alexandrie crient à l’unisson les mots « Pain, liberté, dignité » début 2011. Peu après, le président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 30 ans, est renversé. Une répression sanglante qui cause la mort d’au moins 850 personnes et fait 6 000 blessés.

Même risque politique et social en Afrique subsaharienne où le Nigéria, pays de 216 millions d’habitants devant atteindre plus de 400 millions en 2050, est tombé dans un wheat trap , un piège du blé. Dans les années 1960 et 1970, le blé a soudainement supplanté les productions agricoles locales, rendant le pays complètement dépendant d’une denrée qu’il ne produit pas, et ne connaissait pas il y a un siècle. « Aujourd’hui à Lagos, quand on demande le plat typique local, il n’est pas rare d’entendre : ‹ les pâtes instantanées ›... », s’étonne toujours Jérémy Denieulle.

Pour sortir de ce « piège du blé », il serait bon de diversifier les cultures et se reconcentrer sur des céréales traditionnelles locales négligées, qui permettraient de revitaliser les économies locales en réduisant la dépendance aux importations. Toutes portent la promesse d’être plus robustes face au réchauffement climatique, à la hausse des températures, et s’avèrent être moins demandeuses en eau. À l’image du sorgho, cousin du maïs originaire d’Afrique subsaharienne, par ailleurs déjà un peu cultivé en Bretagne ou en Lorraine. Ou bien le teff, originaire d’Éthiopie et cultivé dans la corne de l’Afrique. Très résistante, cette graine de la famille du millet peut pousser sous de grosses pluies comme en sécheresse, en altitude comme à hauteur de côte.

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Sous-marins sur terre

Partons maintenant loin, très loin dans notre imaginaire. Et si les terres venaient à être contaminées par une matière radioactive, rendant soudainement impossible toute culture de blé, sans avoir eu le temps de diversifier les autres céréales ? « Il faudrait alors cultiver dans des fermes verticales. Comme des sous-marins bâtis sur les terres émergées, rien ne pourrait facilement y rentrer ou y sortir », se projette Alain Bonjean, généticien des plantes04.

Cette agriculture en espace archi clos, protégée des agressions extérieures, pourrait s’apparenter à de la science-fiction, comme tout ce qui est produit pour les habitants du Silo de Hugh Howey (2012). Dans ce roman postapocalyptique, adapté dix ans plus tard en série par Disney, les survivants vivent dans un bunker souterrain, un silo de 144 étages, avec interdiction de revenir à la surface. L’air y est toxique, empêchant toute culture. Mais n’a-t-on pas déjà atteint une forme de réalité lorsque l’on voit les usines de végétaux hermétiques déjà en expérimentation en Angleterre, aux États-Unis, en Inde ou en Chine ? « L’expérience a déjà été concluante avec un hectare entier clos, où le rendement a été multiplié par 20 ou 30. On pourrait donc imaginer des usines de 5 000 ha, érigées en quelques mois, maximum deux ans », souligne l’ethnobotaniste.

Quand l'homme asservit l'homme pour le blé

Un choix ultime pourrait être de renverser le plateau de jeu de la bataille navale, et remettre totalement en cause l’ordre économique et social que le blé a forgé. Quand l’agriculture sédentaire naît il y a 10 000 ans, que le blé en devient central en Europe et sur le pourtour méditerranéen vers l’Antiquité, l’homme s’assoit sur des traditions millénaires de chasse et de cueillette. Or, ces populations n’étaient ni désemparées, ni mal nourries, comme on l’imagine, souligne l’anthropologue James C. Scott05. Malgré cela, la sédentarité s’est généralisée.

Pour l’intellectuel anarchiste, les céréales, le blé mais aussi l’orge, le riz, le maïs, sont centrales dans la constitution d’États modernes, jugés coercitifs, et ce dès l’Antiquité. « Seules les céréales sont vraiment adaptées à la concentration de la production, au prélèvement fiscal, à l’appropriation, aux registres cadastraux, au stockage et au rationnement », explique-t-il. En devenant sédentaire, l’Homme serait devenu asservi par les céréales, lui-même domestiqué par leur culture, à leur temporalité de labourage, plantage, désherbage, récolte, battage, broyage. Au nom de ces mêmes céréales, des humains se sont aussi mis à coloniser pour nourrir leurs armées, à esclavager d’autres hommes et femmes, comme l’explique l’historien Alessandro Stanziani06. « Le XIXe siècle, si souvent célébré pour la révolution industrielle et le ‹progrès› que celle-ci a entraîné dans une partie néanmoins très limitée du monde, est plus sûrement celui de l’expansion sans précédent de la production de blé. Cet essor a été rendu possible moins par des progrès techniques, que par l’occupation de terres en Eurasie, aux Amériques, en Australie et en Afrique ». Concrètement ? En « parquant dans des réserves et en massacrant les populations locales ».

Alors peut-être faisons-nous fausse route, en redoutant l’effondrement de ce système à l’avenir. Pour James C. Scott, « la notion d’effondrement désigne une tragédie civilisationnelle affectant un grand royaume antique et ses réalisations culturelles ». Pourquoi ne pas plutôt le penser comme un nouveau départ, un simple « retour à la fragmentation des parties constitutives, quitte à ce qu’elles se fédèrent de nouveau ultérieurement » ? Cela permettrait de revenir à des organisations sociales peut-être plus petites, mais aussi plus justes politiquement et socialement. Assumer l’effondrement, changer radicalement, pourquoi pas. Mais cela serait au prix d’un ouragan de famine, d’une cascade de guerres civiles. Combien de millions de morts d’ici là ?

01 - La FAO, l‘Organisation des Nations unies pour l‘alimentation et l‘agriculture, estime que le blé est trois fois plus échangé que le riz (251 contre 88 millions de tonnes en 2022).

02 - Sébastien Abis est chercheur associé à l‘Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste
des enjeux de l‘agriculture et auteur de Géopolitique du blé.
Un produit vital pour la sécurité mondiale
(Armand Colin, 2023).

03 - Cette notion a été introduite par l‘ouvrage The Wheat Trap - Bread and underdevelopment in Nigeria, co-écrit par Andrae Gunilla et le politologue suédois Bjorn Beckman
en 1985.

04 - Alain Bonjean a notamment co-écrit la bible L‘Homme et le grain. Une histoire céréalière des civilisations (Les Belles Lettres, 2021), dont la première édition The World Wheat Book date de 2001.

05 - James C. Scott est l‘auteur de l‘ouvrage Homo Domestiscus. Une histoire profonde des premiers États (Éditions La Découverte, 2017).

06 - Alessandro Stanziani est spécialiste d‘histoire économique, directeur d‘études à l‘EHESS et directeur de recherche au CNRS. Il a publié Les guerres du blé. Une éco-histoire écologique et géopolitique (Éditions La Découverte, 2024).

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